Lettres

La Fin de l'homme rouge

Par ANNE BRUNSWIC

Le troisième tome de « Gare de l'Est » vient de paraître. La Dame de Pique vous propose un avant-goût de ce que vous trouverez dans la dernière édition de cette collection dédiée à l'actualité et à l'histoire des pays de l'Est. À commencer par un article d'Anne Brunswic, consacré à l'expérience soviétique et postsoviétique de l'écrivaine bélarusse Svetlana Alexievitch.

Vladimir Poutine déclarait en 2005 que l'effondrement de l'URSS était un des désastres géopolitiques majeurs du siècle dernier. Vu de l'Ouest, ce discours a été pris comme une provocation de plus ; pour la majorité de ses compatriotes, c'était une évidence. Le cours tragique des événements actuels tant en Ukraine qu'en Russie ne fait que le confirmer. Ce désastre n'a pas encore trouvé en littérature son Tolstoï mais La Fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch assurément fera date. Pendant près de vingt ans (1992-2012), armée d'un stylo et d'un magnétophone, l'écrivaine ex-soviétique, désormais bélarusse, a prêté l'oreille à la douleur de ses compatriotes et bien qu'elle-même soit une adversaire politique aussi résolue de Loukachenko que de Poutine, elle l'a fait avec impartialité, scrupule, bienveillance et compassion. Si pour quelques-uns, et encore de manière assez fugitive, la déroute du parti communiste a été vécue comme un moment libérateur, l'effondrement du cadre politique, national, économique, social et moral qui s'en est suivi a été unanimement vécu comme une descente aux enfers. Ce dont le livre témoigne, à travers cent voix diverses et au prisme d'une multitude d'expériences singulières, est un immense désarroi.

Des dizaines de milliers d'individus se sont suicidés, des millions d'autres ont eu la tentation d'en faire autant, beaucoup sont morts sans cérémonie des effets conjugués de la faillite politique, économique, sociale et morale. Cet immense chœur qu'Alexievitch a composé avec art en parcourant des milliers de kilomètres est celui d'une nation recrue d'épreuves et accablée de malheurs. Selon elle, les Russes ont hérité d'une longue tradition de conteurs populaires un art singulier pour dire le malheur. Elle s'est efforcée de la capter et de le transcrire.

Le titre original en russe Vremia second hand qui mêle de manière provocante le russe et l'anglais, littéralement « Une époque de seconde main » ou « Une ère au rabais », éclaire mieux la tonalité dominante : déchéance, dégradation, déclin, usure, épuisement. Une fois le gros livre refermé, on reste hanté par ces récits poignants, ces témoignages accablants, ces pleurs de rage et de désespoir. Une partie des récits porte sur les événements de 1991 à Moscou, le premier putsch manqué par les communistes mais réussi par Eltsine qui devient en 48 heures le héros de la démocratie. Ces journées d'août sont un véritable baptème politique pour ceux qui découvrent dans l'ivresse ce que peut un peuple uni qui descend dans la rue pour sa liberté. Pendant vingt ans, ils avaient conspiré dans leurs cuisines en échangeant des blagues subversives et des samizdats qu'on s'arrachait les yeux à lire la nuit. 1991 fut leur heure de gloire, un soulèvement pacifique contre d'impuissants soldats de l'Armée rouge suant dans leurs chars, pleurant pour obtenir un sandwich et le droit d'aller aux toilettes. Victoire facile, victoire éclatante sans verser le sang. Mais lorsque deux ans plus tard, en octobre 1993, Eltsine fait donner l'armée contre le parlement dominé par les communistes, le sang coule dans les rues de Moscou et ce sont de petites gens, des pauvres « mal habillés, mal nourris » venus s'opposer à la toute-puissance de la nouvelle oligarchie qu'on enterre par centaines. Ceux qui, au nom de la démocratie et du socialisme à visage humain, étaient descendus dans la rue en 1991 ne sont plus là. Entre-temps, ils ont perdu leur travail, leurs économies et souvent leur appartement.

De tous les récits qui témoignent de la manière dont les gens furent entièrement dépouillés, le plus frappant est celui de Loudmila et Julia, une mère et une fille vivant à Moscou. L'histoire est racontée par Julia, une écolière qui avait 11 ans en 1991. Loudmila, belle, insouciante, enthousiaste de Eltsine travaille dans un institut de recherche mais elle se retrouve bientôt au chômage et plonge dans la pauvreté. Au point de ne pouvoir enterrer la grand-mère qui vient de mourir dans l'appartement et dont le corps commence à se décomposer. Faute d'argent, elle n'obtient même pas des médecins un permis d'inhumer. Une bande de rapaces offre ses services, fait enlever le corps et organise des obsèques décentes. Mais survient une autre bande plus féroce et là, il faut sans délai consentir à l'échange de l'appartement contre une isba en pleine campagne. L'isba est un taudis et le village dégringole sur fond d'alcoolisme, de chapardage et d'anarchie. La mère devient vachère au kolkhoze, se met à boire. Après un hiver atroce, la mère et la fille reviennent à Moscou, mendiant l'hospitalité, dormant dans la rue. Pour finir, Julia est récupéré par un orphelinat et Loudmila se jette sous un train. Manifestant de meilleures capacités d'adaptation aux temps nouveaux, Julia s'en est sortie. Elle a trouvé l'amour et espère revenir un jour dans son appartement moscovite.

Des récits de ce genre, le livre en fourmille. Il y aurait là matière à cent romans. Alexievitch préfère un récit brut de cinq à dix pages. Où chacun peut aisément reconnaître une histoire analogue arrivée à une personne de connaissance. (…)

Retrouvez l'article d'Anne Brunswic dans son intégralité dans le tome 3 de Gare de l'Est paru aux éditions l'Harmattan. Où trouver Gare de l'Est?

www.garedelest.org

La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement (Vremia second hand. Konets krasnovo tcheloveka), de Svetlana Alexievitch, traduit du russe par Sophie Benech, Actes Sud, 544 p., 24,80 €.