Scène

Festival Dance Inversion : les meilleures créations à Moscou

Par GUILLAUME HOUSSE

Depuis bientôt vingt ans, Dance Inversion est l’événement majeur en Russie en matière de danse contemporaine. Alors que s’ouvre à Moscou une nouvelle édition, Irina Tchernomurova, fondatrice et directrice artistique du festival, nous parle danse au pays du Lac des cygnes.


"Rouge", compagnie S'Poart © Le Poulpe

Lorsqu'en 2003 le festival Dance Inversion voit le jour sous son actuel nom de baptême, la ligne est claire : il ne s'agit pas de mettre en avant les productions étrangères aux dépens de la Russie, mais de faire découvrir les meilleures créations mondiales des deux dernières années, tous pays confondus. C'est à cette époque que se produit le Théâtre de Danse Contemporaine d’Olga Pona, originaire de Tcheliabinsk (Oural, ndlr), mais aussi Tatiana Boganova ou encore Sergueï Smirnov et son Ballet excentrique ; tous deux sont originaires d’Ekaterinbourg (Oural, ndlr). Ces derniers contribuent à rappeler à certains que la richesse culturelle de la Russie ne s'arrête pas aux portes de Moscou.

Irina Tchernomurova – critique, professeure et surtout chargée des relations extérieures du théâtre Bolchoï, compte certainement parmi les plus grandes spécialistes de danse en Russie. Elle « dispose d’indicateurs, disséminés aux quatre coins du monde, qui [la] tiennent  informée de tout ce qui est créé aujourd’hui. Un véritable réseau d’espions ! », plaisante la fondatrice et directrice artistique du festival Dance Inversion. « Je vois tout par moi-même, continue-t-elle, je voyage énormément, puis je propose à Moscou ce qui me semble le plus intéressant, sans aucune restriction de style ».


Correction, VerTeDance (Rép. tchèque) Photo DR

Pour comprendre l’Histoire de la danse contemporaine en Russie, il faut remonter à l'année 1997. C’est à cette époque que sont organisés consécutivement à Moscou l’American Contemporary Dance Festival (ADF/Russia II) et l’European Dance Festival (EDF I).  En l’espace d’une seule année se succèdent ainsi  sur les planches moscovites le Paul Taylor Dance Company Workshop, le Ballet Freiburg Pretty Ugly d’Amanda Miller ou encore les troupes de Jan Fabre et de Jiri Kylian. Des noms qui comptent sur la scène internationale, quoique souvent controversés.

Loin d’Irina Tchernomurova l’idée que 1997 ait pu constituer une révolution majeure dans le milieu russe de la danse, pourtant des plus classiques. Cette année-là, Irina travaille pour le compte du théâtre Stanislavski – elle est d’ailleurs à l’origine des deux festivals précités. « Le public russe a toujours suivi de plus ou moins loin les inventions et expérimentations européennes, y compris sous l’URSS », assure-t-elle. Faut-il rappeler que la très grande Isidora Duncan a été très proche de la Russie soviétique, y a dansé, parfois même enseigné, quasiment jusqu’à sa mort en 1927. Une date charnière : l’année de l’exclusion de Trotski du Parti et qui marque généralement le succès total du stalinisme. C’est par cette formule qu’Irina résume l’ère qui s’ouvre alors : « de Moscou jusqu’au fin fond de la Sibérie, il fallait danser le Lac des cygnes et chanter Eugène Onéguine. » L’avant-garde est encore bien loin. De là à « réduire l’époque soviétique à un temps de contrôle et de censure », ce serait commettre une erreur. Car c’est aussi à cette époque qu’est mis en place « ce système formidable que sont les maisons de la culture et les ballets et opéra régionaux qui finiront de fonder la plus grande école classique du monde. Il existait plus de ballets et d’opéras en Russie que dans n’importe quel autre pays au monde », rappelle Irina Tchernomurova. Un réseau qui permettait d’aller dénicher le moindre talent, où qu’il se trouve. « Un génie comme Nureev n’aurait pas pu émerger ailleurs. »

La danse contemporaine est alors ignorée, pourrait-on croire. Ce n’est pas le cas, jusque dans le temple du ballet classique. « Tout dépend bien sûr de ce que l’on appelle «contemporain », explique Irina, mais Roland Petit ou Maurice Béjart ont été invités au Bolchoï et, plus tard, le nom de Pina Bausch était connu de tout amateur de danse à Moscou. » Certes, la Russie n’était pas alors la France ou l’Allemagne, mais « il ne faut pas oublier que pendant longtemps, c’était vers les Etats-Unis que tous les regards se tournaient, les regards russes bien sûr, mais aussi les regards européens! »


Now, Théâtre national du Chaillot (France) © Patrick Berger

À partir de ce dimanche, c’est vers Moscou qu’il faudra regarder pour découvrir l’édition 2015 de Dance Inversion et sa sélection hétéroclite, allant de la tête d’affiche Now – ce spectacle qui avait inauguré, en novembre 2014, la résidence au Palais de Chaillot de Carolyn Carlson – à la compagnie française S’poart et son chorégraphe Mickaël Le Mer. C’est d’ailleurs à S’poart que revient d’ouvrir le festival avec Rouge, une production basée sur l’hybridation du hip-hop et de la danse contemporaine. Un peu plus tard, Correction du tchèque Jiří Havelka imposera à la troupe VerTeDance une chorégraphie contenue sur une seule ligne, et cela pendant près d’une heure. Tandis que Mad cup of tea, de Linnea Happonen, continuera d’échapper – de l’aveu d’Irina – à toute tentative de description ou d’explication ; mais ne peut pas ne pas être vu.


Mad Cup of Tea, compagnie KREPSKO (Rép. tchèque/Finlande) Photo DR

Impossible cependant d’extorquer à la directrice artistique du festival un conseil, une préférence : chacun de ces spectacles a quelque chose d’unique. Au cours de la conversation, il y a quand même une évocation à laquelle ses yeux s’illuminent de manière particulière.

« Il y a quelque chose de vital à suivre toutes ces créations, à toujours être surprise, à remettre en question ses goûts, ses certitudes », reconnaît Irina. Reste que la perfection du ballet classique est unique à ses yeux : « Le Bolchoï est toujours la plus grande troupe de ballet au monde, celle par laquelle la légèreté a approché le divin, l’envol véritable. Le Bolchoï reste l’exception. »



Plus d'infos sur le festival /achetez vos billets